Photographie: Nadia Morin

Et puis, les mots.

Tu sais, ces petites empreintes qu’on laisse sur une page blanche. Parfois, l’encre coule autant que les larmes sur les tempes. On en a tant épuisé que souvent on en oublie leur sens. Leur pouvoir. À quel point ils peuvent nous émouvoir. Nous écorcher. Qu’à peine dits, ils peuvent être regrettés.

J’ai vu des endroits inimaginables, que des mots ne sauraient décrire. Peut-être leur manque est-il plus significatif? Lorsqu’il est plus propice de sentir, de ne plus dire. Le cœur y est davantage, il s’arrête un instant après le naufrage. Subjugué devant l’éphémérité, les passages.

Et puis, les mots.

Ceux qu’on oublie, laissés dans le coin de la mémoire. Un bouleversement qui resurgit, sorti de nulle part. Ceux qu’on aurait aimé prononcer, plutôt que de se tarir dans l’ombre, comme la majorité.

Et puis, les mots.

Ceux qui effleurent le cœur. Ceux murmurés, lorsque le soleil se meurt. Lorsqu’il y en a suffisamment pour y croire. Le sentiment d’un enfant dans le noir. Une enflure en dedans. L’oppression s’exécutant.

Et puis, les mots.

Tu sais. Ceux dessinés sur la peau. Deviner ce qui est écrit en un effleurement, l’amour qui étourdit l’espace d’un instant. Ceux qui font frissonner, à peine murmurés.

Et puis, les mots.

Ceux qu’on laisse en trop. Question d’y retourner lorsqu’on n’en aura plus assez. Ceux qui nouent l’estomac, par leur gratuité. Un geste bas, faute d’authenticité. D’une amertume franche, qui blessent et puis tranchent. Ceux qui traînent de la patte, dans un silence latent. Ambigu. Presque semblable à un grondement. Assidu.

Et puis, les mots.

Ceux qu’on met en discours afin qu’ils aient plus de poids. Qu’à peine relevé, on entame le combat. Ceux en suspens, non par choix. On voudrait être intègre, et puis quoi.

Et puis, les mots.

Parfumés de notoriété, du «je t’aime» raffiné au «ne me quitte pas» ignoré. On voudrait tant y résister. Une séduction à peine entamée, quelques genoux fléchis. Un rêve caressé, quelques traces de répit.

Et puis, les mots.

Ceux donnés, représentant l’univers avoué. Les éternelles paroles cachées, le son des secrets savouré.

Je t’en offrirais afin qu’il n’y en ait plus à dire.

Qu’ils puissent mourir. Que le silence soit à retenir.

Combler l’espace laissé par un blanc immaculé.

Nadia Morin

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